Pour le 17/10: Lettre de Palacký au Congrès de Francfort (avril 1848)
DOCUMENT. Lettre de František Palacký au Congrès (ou Parlement) de Francfort, 11 avril 1848.
Vous savez, messieurs, quelle puissance tient tout l’est de notre région du monde ; vous savez que cette puissance qui, se transformant peu à peu en une dimension énorme, plus qu’on ne peut le faire à l’ouest, qu’étant dans son centre inaccessible à toute attaque, elle est devenue depuis longtemps un danger pour ses voisins. Qu’elle cherche et cherchera, poussée par un mouvement naturel à s’étendre vers le sud. Que tout progrès qu’elle ferait encore sur cette voie, menace à plus ou moins long terme de porter ses fruits et de fonder une monarchie universelle c’est-à-dire un mal indiscutable et inexprimable, un malheur sans mesure ni frontière, que moi, Slave de corps et de cœur, je ne déplorerais pas moins pour le bien de l’humanité, même si cette monarchie se proclamait slave. Par la même erreur qui me fait prendre en Allemagne pour un ennemi des Allemands, beaucoup en Russie me considèrent comme un ennemi des Russes. En aucun cas, je le dis à haute voix et nettement, je ne suis un ennemi des Russes. Au considère, je considère avec une sympathie favorable tout pas que cette grande nation, dans ses limites naturelles, fait sur la voie de la culture. Mais de même que je mets, malgré mon amour pour ma nation, le bien de l’humanité et de la science plus haut que le bien de la nation, pour cette raison, la simple possibilité d’une monarchie russe universelle n’a pas d’adversaire et d’opposant plus acharné que moi ; non parce que cette monarchie serait russe, mais parce qu’elle serait universelle.
Vous savez qu’au sud-est de l’Europe, le long de la frontière de l’Empire russe s’étendent beaucoup de nations sensiblement différentes par leur origine, leur langue, leur histoire et leurs mœurs, Slaves, Valaques, Hongrois, Allemands, pour ne parler des Grecs, Turcs, des Albanais dont nul n’est assez puissant pour s’opposer avec succès dans l’avenir à son trop puissant voisin de l’Est. Ce ne serait possible que si une union étroite et solide les réunit en un bloc. Le centre vital de cette ligne nécessaire de nations est le Danube ; son pouvoir central ne peut jamais s’éloigner de ce fleuve s’il veut être viable et durable. Certes, s’il n’existait pas depuis longtemps un État autrichien, nous devrions faire en sorte le plus tôt possible de le créer, dans l’intérêt de l’Europe et même de l’humanité […].
Cet État est appelé par la nature et l’histoire, à être le défenseur et le gardien de l’Europe devant les influences asiatiques de toute nature.
Dans son malheureux aveuglement, il a ignoré lui-même le véritable fondement moral et légal de son existence, et l’a refusé : ce droit fondamental, que toutes les nationalités et toutes les confessions religieuses qui vivent sous son sceptre jouissent ensemble d’une totale égalité de droits et d’influence. Le droit des nations est un véritable droit de la nature. […]
Chacune doit avoir l’espoir assuré de trouver dans le pouvoir central une protection et une défense devant les manquements possibles de ses voisins à l’égalité ; après, chacun essaie de posséder dans ce pouvoir central une force suffisante pour obtenir avec succès la protection nécessaire. Soyons persuadés que, même dans l’empire d’Autriche, il n’est pas trop tard pour que ce droit fondamental de justice, cette ancre sacrée dans le navire menacé par le naufrage, soit proclamé nettement et sincèrement et soit réalisé avec netteté en tout. […]
Si je tourne mon regard au-delà de la frontière tchèque, des raisons naturelles et historiques me conduisent à me tourner non vers Francfort, mais vers Vienne ; c’est là que je cherche le centre qui est appelé à assurer et à défendre la tranquillité, la liberté et le droit de mon peuple. Vos efforts, messieurs, me semblent actuellement avoir pour but non seulement d’ébranler, mais aussi finalement de détruire ce centre de la force et de la puissance duquel j’attends le salut et pas seulement pour les pays tchèques.

* en haut, Palacký en 1855, Lithographie d'Adolf Dauthage.
* en bas, Caricature allemande de 1849: les députés allemands réunis à Francfort essaient de tailler un costume à une Allemagne unifiée.