Pour le 7/11: extrait d'un ouvrage de Jules Michelet (éd. en 1872)

Publié le par histoireMarcBloch

DOCUMENT. Extrait de : Michelet, Jules, La France devant l’Europe, Paris, 1872.

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Chapitre « Le génie sympathique de la France  — sa confiante hospitalité » (rédigé en décembre 1870).

La France se réjouit de la victoire de Sadowa. Nous étions charmés d’opposer à nos vieux traîneurs de sabres, aux militaires de métier, un succès dû en partie à la landwehr citoyenne. Nous ne voulions pas savoir la part très réelle qu’y eurent l’armée permanente de Prusse, une caste vouée à la guerre, les corps des armes spéciales, habilement organisés, enfin la grande machine qui, plus qu’aucune autre, représente le militarisme en Europe. Nous supposions que c’était simplement la victoire du peuple, conquérant son unité.

La liste qu’on répandit des blessés de la landwehr, mêlée de toute profession (avocats, médecins, professeurs, industriels, etc.), fortifiait notre illusion. Nous en fûmes fort touchés. Nous étions frappés d’y voir la belle culture protestante, victorieuse de la barbarie catholique. […]

En terminant ma grande Histoire de France, et résumant dans la préface les études, les travaux qui ont rempli ma vie, j’énumérai avec plaisir les influences diverses que l’Allemagne eut sur moi à mes différents âges, les passions littéraires, vraiment fortes, que m’inspira cette grande sœur de la France. J’aimais spécialement son génie originaire, l’accent, la vibration émouvante de sa langue antique, sa sagesse populaire dans ce qui nous reste de ses weissthümer, des juges qui, sous l’orme et le tilleul, ont trouvé tant de choses humaines. Cette passion alla si loin, que je fis l’entreprise énorme (si difficile, insensée ?) de traduire le livre de Grimm, les Antiquités du droit allemand. Lui-même me soutint fort, m’encouragea, et loua mon travail. Combien j’y ai profité, développé mon sens historique, je l’ai dit et répété dans cette préface de l’Histoire de France (imprimée, non publiée encore). Cette préface surprendra après tant d’événements. Dieu me garde d’en rien effacer, de rien rabattre de ce que je dois à l’Allemagne, à ce grand et cher Grimm ! Plût au ciel que je pusse moi aussi donner une pierre au monument national qu’on lui doit et qu’on lui élèvera un jour !

Ce n’est pas moi, ce n’est pas nous seulement, nous peuple de lettrés, qui avions ces sentiments. J’ai dit (dans mon livre Nos fils) quelle fut l’émotion commune quand, à la fête du 4 mars 1848, nous vîmes devant la Madeleine, parmi les drapeaux des nations qu’apportaient les députations d’exilés de chaque pays, le grand drapeau de l’Allemagne, si noble (noir, rouge et or), le saint drapeau de Luther, Kant et Fichte, Schiller, Beethoven et à côté le charmant tricolore vert de l’Italie. Quelle émotion ! Que de vœux pour l’unité de ces peuples ! « Dieu nous donne, disions-nous, de voir une grande Allemagne, une grande et puissante Italie ! Le concile européen reste incomplet, inharmonique, sujet aux fantaisies cruelles, aux guerres impies des rois, tant que ces hauts génies de peuples n’y siègent pas dans leur majesté, n’ajoutent pas un nouvel élément de sagesse et de paix au fraternel équilibre du monde. »


Photo: Jules Michelet photographié par Nadar (Médiathèque de l'architecture et du patrimoine. Archives photographiques (c) CNM).
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Publié dans France

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